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UNE HEURE PLUS TARD, sur le parking du CHS Pierre-Janet, Anaïs consulta ses messages. Le Coz avait appelé trois fois. Elle le rappela aussitôt.
— On a identifié le client.
— Son nom ?
— Duruy. Philippe. 24 ans. Sans boulot. Sans domicile fixe. Un crevard.
Elle attrapa son carnet et nota à la va-vite les infos.
— On est sûrs de ça ?
— Certains. J’ai fait chou blanc avec plusieurs dealers mais j’ai interrogé quatre pharmaciens jusqu’à tomber sur Sylvie Gentille, domiciliée au 74, rue Camille-Pelletan à Talence. Elle tient la pharmacie de la place de la Victoire.
— Je connais. Continue.
— Je lui ai envoyé la photo sur son portable. Elle a formellement identifié le mec, malgré les bosses et les coutures. Depuis trois mois, il vient chercher chez elle son stock mensuel de Subutex.
— Bravo.
— C’est pas tout. J’ai appelé Jaffar. Les zonards de Victor-Hugo ont aussi reconnu le bonhomme. Ils l’appellent Fifi mais c’est bien le même gus. Un Gothique qui allait et venait. Il pouvait disparaître des semaines entières. Selon eux, les derniers temps, Duruy vivait dans un squat pas loin de la rue des Vignes.
Elle déverrouilla sa portière et se glissa dans l’habitacle :
— Quand l’ont-ils vu pour la dernière fois ?
— Trois semaines pour ma pharmacienne. Quelques jours pour les zonards. Personne ne sait ce qu’il a foutu les jours qui ont précédé sa mort.
— Il n’avait pas de potes ? Des proches qui pourraient nous en dire plus ?
— Non. Duruy était un solitaire. Quand il disparaissait, personne ne savait où il allait.
— Pas de chien ?
— Si. Un molosse. Introuvable. Le tueur a dû lui faire sa fête.
— Vérifie tout de même les refuges animaliers.
Anaïs songea aux caméras de sécurité. Il fallait élargir les visionnages. Ratisser toute la ville. Philippe Duruy serait sur une des bandes. Avec le tueur-dealer ? On pouvait toujours rêver.
— Et son paquetage ?
— Sans doute enterré avec le clebs.
Elle se repassa, encore une fois, le film du meurtre, en le précisant. Le tueur n’était ni un zonard ni même une connaissance de Duruy. Il avait repéré sa victime plusieurs jours avant de frapper. Il l’avait amadoué. Il avait gagné sa confiance. Il savait que le Gothique était un tox. Il savait que c’était un solitaire – plus facile à éliminer en toute discrétion. Il savait qu’il avait un chien – il avait un plan pour s’en débarrasser.
Les détails. Vendredi 12 février. Disons 20 heures. La nuit tombe sur Bordeaux. La nuit et le brouillard. Soit le tueur choisit ce soir-là à cause des brumes. Soit il a planifié son agression à cette date et la météo est un bonus. Il sait où trouver Philippe Duruy. Il lui propose un shoot d’enfer et l’emmène dans un coin tranquille, à l’abri des regards, où tout est déjà préparé. Notamment la destruction rapide de toutes traces. Chien, paquetage, vêtements. Un tueur organisé. Des nerfs de glace. Un pro dans son domaine.
— Tu as pris le nom du médecin traitant ? reprit-elle.
— Merde. J’ai oublié. J’étais trop content de…
— Laisse tomber. Envoie-moi par SMS le numéro de la pharmacienne. Je m’en occupe.
— Qu’est-ce que je fais, moi ?
— Maintenant que tu as son état civil, tu retraces les faits et gestes de Duruy à Bordeaux. Et ailleurs.
— Ça va être coton. Ces mecs-là…
Anaïs voyait ce qu’il voulait dire. Les SDF sont les derniers hommes libres de la société moderne. Pas de carte bleue. Pas de chéquier. Pas de véhicule. Pas de téléphone portable… Dans un monde où chaque connexion, chaque appel, chaque mouvement est mémorisé, ils sont les seuls à ne pas laisser de traces.
— Si c’est un défoncé, essaie déjà le FNAILS.
Le Fichier National Automatisé des Interpellations pour Usage de Stupéfiants au niveau de l’Individu relève à l’échelle nationale toutes les arrestations liées à la drogue. L’intitulé ne colle pas avec les initiales mais Anaïs avait renoncé depuis longtemps à comprendre les acronymes de la Police nationale.
— Ses empreintes digitales n’ont donné aucun résultat, rétorqua le Coz.
— Ça prouve que la technologie, c’est pas une science exacte. Je suis sûre que Duruy a déjà été arrêté. Vérifie encore une fois. Vois aussi du côté Sécu. Duruy a dû être hospitalisé, au moins une fois, pour la dope et le reste. Peut-être touchait-il le RSA. Tu me fais la totale.
— Et les dealers ?
Elle ne croyait plus à cette piste. Les revendeurs ne diraient rien, et de toute façon, ce n’étaient pas eux qui avaient vendu l’héroïne blanche au tueur – il avait sa propre filière.
— Oublie. Concentre-toi sur l’administratif. Je veux aussi la bio complète de Duruy. Appelle Jaffar. Qu’il secoue le réseau social. Les foyers. Les assoces. Qu’il retourne dans les coins à clodos et dans les squats. Vois aussi avec Conante. Qu’il continue à mater les CD de vidéo-surveillance. Il faut loger Duruy sur ces images. Je veux son emploi du temps des derniers jours jusqu’à la dernière seconde. Priorité absolue.
Anaïs raccrocha et démarra. Elle avait hâte de quitter ces lieux d’emprisonnement et de folie. Elle roula pendant plusieurs minutes jusqu’à la cité universitaire située aux abords de Talence. Nouveau parking. Nouveau stop. Elle consulta ses SMS. Le Coz lui avait envoyé les coordonnées de la pharmacienne. Elle rappela aussi sec Sylvie Gentille. La femme n’avait pas son registre avec elle – elle passait son dimanche en famille – mais se souvenait du médecin traitant de Philippe Duruy. David Thiaux. Un toubib du quartier.
Nouveau coup de fil. Anaïs tomba sur l’épouse du praticien. Comme tous les dimanches, Thiaux faisait son 18 trous au golf de Laige. Anaïs connaissait. Elle tourna sa clé de contact et prit la direction de Caychac, où se trouvait le parcours.
Au volant, elle réfléchit à son entrevue avec l’amnésique. Impossible de se faire une idée. Physiquement, l’homme était impressionnant. Pour le reste, il avait l’air d’un simple d’esprit. A priori, incapable de faire le moindre mal à une mouche, mais elle était payée pour ne pas se fier aux a priori. Une seule certitude : le géant n’avait ni le profil d’un tueur organisé, ni celui d’un dealer de haut vol.
14 heures 30. Anaïs filait sur la route du Médoc. Elle passa à sa rencontre avec le toubib. Le meilleur pour la fin.
Mathias Freire représentait l’archétype du beau ténébreux. Des traits réguliers, mais tourmentés par une agitation intérieure. Des yeux sombres, intenses, refusant de livrer leur secret. Une chevelure plus noire encore, ondulée, romantique en diable. Quant aux frusques, elles trahissaient une indifférence totale pour l’apparence extérieure. Dans sa blouse chiffonnée, Freire ressemblait à un lit défait. Elle l’avait trouvé encore plus sexy…
Calme-toi, Anaïs. Elle avait déjà confondu boulot et sentiments, et cela avait toujours abouti à des catastrophes. Dans tous les cas, la position du psy n’arrangeait pas ses affaires. Il privilégierait toujours son patient contre l’enquête et ne se jetterait pas sur son téléphone s’il découvrait quelque chose…
Elle aperçut le panneau du golf de Laige. Au fond, elle était heureuse de bosser un dimanche. Au moins, elle ne passerait pas son après-midi à rêvasser sur son canapé, en écoutant Wild horses des Stones ou Perfect day de Lou Reed. Le boulot était la dernière bouée des naufragés du cœur.